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Simulateur de vol Leyat

Nous sommes à la fin de l'été 1906.
Marcel LEYAT a été reçu au concours d'entrée à l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures, il reçoit son bulletin d'admission le 10 septembre 1906. Mais ayant demandé à effectuer la première année de son service militaire avant de commencer ses études, il est incorporé au 17e Bataillon d'Artillerie à pied comme engagé volontaire pour cinq ans à la Mairie de Marseille, le 9 octobre 1906 [engagement spécial aux jeunes gens reçus à l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures]. Il est affecté au 10e Bataillon d'Artillerie de Cote, à Toulon, comme 2e canonnier servant, où il arrive le 13 octobre 1906. Il restera un an à Toulon, et sera « Envoyé dans la disponibilité le 1er octobre 1907 » avec un certificat de bonne conduite « Accordé ». [1]
Il commencera alors sa première année d'études à l'Ecole Centrale.

C'est durant cette période que Leyat conçoit et fait construire un simulateur de vol ingénieux.
Mises à part les trois photographies présentées ci-dessous [5], les rares informations dont nous disposons proviennent de deux documents publiés beaucoup plus tard, et qui, bien qu'émanant de Marcel Leyat lui-même, sont relativement imprécises.


Photo 1 - Le simulateur présenté par son concepteur, Marcel LEYAT, à gauche. [5] Le personnage de droite nous est inconnu :
Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. Ce pourrait être un mécène ayant financé la construction de l'appareil (M. Paul COURSANGE, M. Marius AUDRA,
industriels de Die, amis d'Edouard LEYAT, le père de Marcel ?) ou plus simplement le propriétaire de l'automobile ?

* Dans un curriculum vitae [2] que Marcel Leyat a écrit en 1958 [Leyat a alors 73 ans] on peut lire :
« … En 1906, pendant ma première année de service militaire comme élève reçu à l'Ecole Centrale, j'ai construit un manège aérodynamique pour déterminer la résistance de l'air sur les surfaces entoilées en vraie grandeur, un appareil de gymnastique spécial pour choisir les réflexes à utiliser sur la commande en profondeur, les acquérir et m'y accoutumer… »

* En juin 1980, une lettre écrite par Leyat est publiée dans la revue Pilote Privé [3] :
« … J'étais à Toulon où je faisais ma première année de service au 10e Bataillon d' Artillerie de Côte.
C'est là que j'ai conçu et construit mon premier planeur baptisé «Le Quand-Même» parce qu'il a été construit en secret, loin de mon père, magistrat farouchement opposé à mes desseins...
Avant de l'entreprendre j'avais été obligé de construire un
appareil de mesure de la résistance de l'air et un véritable simulateur de vol pour le contrôle de mon système de commande et mon apprentissage de la gouverne en profondeur… »

Et plus loin :

« …Dès le printemps 1908, j'assiste, les larmes aux yeux, aux essais, aux tentatives de vol des Voisin, Blériot, Farman, Delagrange, bien maladroits sur des appareils très mal conçus.
Aussi je conçois un
nouveau simulateur, un véritable appareil d'apprentissage et de contrôle du système de commande des gouvernes de mon futur aérovolant que je fais construire à Die par correspondance, grâce à l'aide bénévole de camarades d'école et du lycée.
Mon père toujours farouchement hostile à mes projets ne pouvait m'accorder assez pour vivre et cela m'obligea à recourir à un prêt d'honneur de l'Association des anciens élèves de l'Ecole Centrale.
Les résultats obtenus avec ce simulateur sont si encourageants que, élève de 2e année 1908-09, je demande à Louis Blériot de traverser la Manche à sa place, par lettre recommandée, car je me sais meilleur pilote et meilleur nageur que Blériot…»

En ce qui concerne le "manège aérodynamique" nous n'avons aucune autre information...

Dans la citation de 1980, "je conçois un nouveau simulateur" pourrait laisser penser que "l'appareil de gymnastique spécial" et le "véritable simulateur de vol" sont deux appareils différents. Mais, sans pouvoir l'affirmer catégoriquement, et compte tenu de la fourchette de dates, il est très probable qu'il s'agisse du même appareil. Notons aussi que dans la dernière citation, la date "printemps 1908" est manifestement erronée : il faut lire "printemps 1907". En 1980, Leyat avait 95 ans et on peut comprendre qu'il ait pu faire une erreur de date pour des évènements ayant eu lieu plus de 75 ans auparavant !
Enfin la date "printemps 1907" pour la construction du simulateur nous semble un peu tardive si l'on remarque que sur les trois photos de l'appareil, les arbres n'ont pas de feuilles.

Pourquoi Leyat a-t-il fait construire le simulateur à Die ?
C'est la ville où il est né (en 1885), son père étant alors juge au tribunal de première instance, puis président du tribunal de cette sous-préfecture.
D'autre part, la construction et les essais du simulateur nécessitaient des moyens relativement importants : bois et matériaux pour la construction, main d'oeuvre qualifiée en menuiserie, mais aussi automobile pour tracter le simulateur, sans oublier bien sûr les mécènes pour le financement (A cette période, Leyat, sous les drapeaux,m'avait pas de revenus et ne pouvait pas compter sur son père qu'il dit "farouchement opposé à ses desseins").
Marcel Leyat pouvait trouver tout cela à Die, parmi ses anciens camarades d'école, comme il le dit dans sa lettre, mais aussi et surtout dans le cercle des connaissances et amis de son père. Parmi eux, Marius AUDRA, propriétaire d'une importante usine d'ébénisterie, ou encore Paul COURSANGE, industriel (qui fut maire de Die de 1919 à 1923). Leyat ne dit pas s'ils sont intervenu d'un manière ou d'une autre dans son projet de simulateur, mais on sait que dans les années qui suivirent ils collaborèrent étroitement à d'autres projets de planeurs et aéroplanes.

Beaucoup de questions restent posées. On ignore dans quel atelier le simulateur a été construit. On ne sait pas non plus qui était le propriétaire de l'auto. A cette époque, il ne devait pas y en avoir beaucoup à Die...

On n'a aucune information sur les essais que Leyat a pu effectuer avec son simulateur, mais il était manifestement très satisfait de l'appareil puisqu'il s'est senti assez sûr de lui, sans avoir jamais réellement volé, pour proposer à Blériot, en 1909, de piloter son "XI" pour traverser la Manche. La lecture de sa lettre est très instructive sur son état d'esprit ! [4],

Un peu plus tard, en 1910, il déposera un brevet pour un "système de commandes" assez proche de celui qu'il avait expérimenté sur le simuilateur de vol.


Photo 2 - Vue avant de l'attelage. Leyat au volant de l'automobile [5]

On note des différences entre les photos 1 (et 3) et 2 : Absence de haubans de triangulation par câbles dans la deuxième. Béquilles sous le stabilisateur plus hautes dans la première… La deuxième photo serait antérieure aux deux autres.
En revanche l'automobile est la même sur les trois photos, mais sa marque est inconnue..
Je n'ai pas pu trouver la marque de l'automobile.

 

Principe de fonctionnement



Photo 3 - LEYAT aux commandes du simulateur de vol. [5]
Le personnage en chapeau melon pourrait être Marius AUDRA (?)

Pour une vitesse suffisante de la voiture, la queue de l'appareil se soulève et la commande de profondeur permet alors de contrôler son assiette longitudinale.
Les moignons d'ailes sont à "incidence intégrale" permettant de modifier l'assiette en roulis. Ils sont commandés par la rotation d'un volant [photos 1 et 3]
L'empennage est lui aussi commandé par le volant, mais par des mouvements horizontaux vers l'avant (pour piquer) et vers l'arrière (pour cabrer).
Remarquons que Leyat n'avait pas jugé bon de mettre une dérive.

Le simulateur, conçu pratiquement comme un véritable planeur, est fixé, sous le siège du pilote, par un cardan, sur une remorque tractée par une voiture [photo 2]. Cette fixation cardan laisse une certaine liberté de mouvement au simulateur dans les trois axes d'espace.
Pour une vitesse suffisante de la voiture (Jeff Lane donne une vitesse de l'ordre de 40 km/h pour sa réplique [7]), la queue de l'appareil se soulève et la commande de profondeur permet alors de contrôler son assiette longitudinale.
Les moignons d'ailes sont à "incidence intégrale", permettant de modifier l'assiette du simulateur sur son axe de roulis. Ils sont commandés par la rotation d'un volant. [photos 1 et 3]
Le volet de profondeur est lui aussi commandé par le volant, mais par des mouvements horizontaux vers l'avant (pour piquer) et vers l'arrière (pour cabrer). (Jeff Lane fait une démonstration des commandes dans sa vidéo « The 1907 Leyat Flight Trainer explained » [7])
Notons que Leyat nous dit : « [j'avais construit] un véritable simulateur de vol pour le contrôle de mon système de commande et mon apprentissage de la gouverne en profondeur… ». Il n'avait pas jugé nécessaire de mettre une dérive.


Détail de la fixation du simulateur au chariot par cardan.
Brevet n° 426.334 "Perfectionnement aux aéroplanes"


Le 29 avril 1910 Leyat dépose une demande de brevet, enregistrée sous le n° 426.334, qui sera délivré le 01 mai 1911 et publié le 4 juillet 1911.
Dans ce brevet Leyat décrit un système de commande des gouvernes d'un aéroplane, qui reste assez proche du "système de commande" du simulateur..

" Perfectionnement aux aéroplanes
La présente invention a pour but de perfectionner et de simplifier les organes de stabilisation et de direction des aéroplanes. Elle peut être appliquée sans difficulté à tous les types d'appareils dans lesquels la stabilité latérale et longitudinale est réalisée par des modifications des angles d'attaque de certaines surfaces...
"
Texte du brevet



Brevet 426-334 Figure 1


Notons que dans ce brevet, la commande du volet de profondeur se fait en soulevant ou abaissant le volant, et non plus par tirer-pousser comme dans le simulateur de vol de 1907.
La réplique de Jeff LANE  

Jeff LANE est un américain passionné d'automobiles anciennes, fondateur et président du Lane Motor Museum [6], ouvert en 2003 et presque exclusivement consacré aux voitures européennes anciennes. En 2011, à partir des trois photos ci-dessus, seuls documents dont il disposait, il a fait construire par un artisan tchèque une réplique du simulateur de vol de Leyat. [10]

Jeff LANE est un américain passionné d'automobiles anciennes et restaurateur qui a ouvert en 2003 un musée exclusivement consacré aux voitures européennes anciennes : le Lane (Motor Museum..
A la fin des années 2000, il a fait construire par un artisan tchèque, deux répliques de la voiture à hélice aérienne de Marcel LEYAT : l'Hélicocycle de1919.
Puis, en 2011, à partir des trois photos ci-dessus, seuls documents dont il disposait, une réplique du simulateur de vol de Leyat.


Photo 4 - Jeff LANE présente la réplique du simulateur qu'il a fait construire en 2011 [10]

Jeff a présenté la réplique dans la vidéo « The 1907 Leyat Flight Trainer explained » [7]

Une autre courte vidéo « Leyat flight trainer » [8] nous montre un essai du simulateur "en soufflerie" à l'intérieur du musée. Le vent est créé par une voiture à hélice aérienne, qui fait partie de la collection du musée (mais il ne s'agit pas d'une Hélico !)

Et enfin un essai en extérieur derrière une automobile montre que la maîtrise de l'appareil n'est peut-être pas aussi facile qu'il y paraît ! « 1907 Leyat Flight Trainer (Replica) » [9]


Sources documentaires

[1] "Marcel LEYAT - Registre matricule n° 233 " , Archives départementales de la Drôme. Consultable en ligne.
[2] "Curriculum vitae" , écrit par Marcel Leyat, Paris 31 décembre 1958 [Archives Jacques Leyat]. Jacques Leyat est un neveu de Marcel Leyat.
[3] "A l'aube de l'aviation : Marcel Leyat" , par Jean-Yves Berger, Pilote Privé n° 78, juin 1980 []. Article reproduisant une lettre de Marcel Leyat.
[4] "Marcel Leyat, pionnier de la voiture à hélice" , par Clément Genty, EU Dijon 2021 []. "La proposition à Blériot", lettre de Leyat adressée à Louis Blériot le 19 juillet 1909..
[5] Les photos proviennent des archives familiales de Jacques Leyat (neveu de Marcel Leyat),
[6] "Lane Motor Museum", Nashville, (USA). . https://www.lanemotormuseum.org/about
[7] "The 1907 Leyat Flight Trainer explained", vidéo 2'58 (février 2012). . https://www.youtube.com/watch?v=C4GZPcO0ySw
[8] "Leyat Flight Trainer", vidéo 1'18 (1er février 2012). . https://www.youtube.com/watch?v=6n1jKBA0-v4
[9] "1907 Leyat Flight Trainer (replica)", vidéo 6'53 (février 2012). . https://www.youtube.com/watch?v=ILnx-88nZNk
[10] "Leyat Trainer (replica)-1907", https://www.lanemotormuseum.org/collection/cars/item/leyat-trainer-replica-1907

Page créée le 04/02/2023, dernière modification 09/02/2023
Des vieilles toiles aux planeurs modernes © ClaudeL 2003 -